23.11.2006

SI DE «VRAIS» JOURNALISTES NOUS LE DISENT

(55e Faubourg Saint-Honoré) Souvenez-vous. C’était il y a quelques semaines. Lorsque de ce côté-ci de la Méditerranée il faisant encore beau. Que le début de l’hiver n’inspirait qu’une lointaine pensée qu’un arrêt à la terrasse ensoleillée d’un café de quartier suffisait à effacer. C’était le temps des universités d’été des partis politiques. Celui des questions, dont une : blog et politique peuvent-ils faire bon ménage ? L’un (le monde politique) ne risque-il pas de prendre le dessus sur l’autre. Depuis, plus grand chose. Lassés, les blogueurs de devoir s’expliquer. Usés de toutes ces insinuations. Fin de l’histoire. Et bien non...


J’assistais il y a quelques jours de cela à un déjeuner-débat organisé par le club de la presse de ma ville - Strasbourg. L’un de ces moments dont l’intérêt réside généralement plus dans le fait de se faire voir et d’être vu. Un truc très chiant, en fait. Mais bon, là, quelque chose m’intriguait. Une journaliste d’un quotidien local payant, dont les articles les plus avant-gardistes se limitent généralement à une explication de texte sur le bon maniement de la souris de son ordinateur, projetait de nous parler de la presse et des nouveaux médias. C’est vrai, je l’avoue, me retrouver en face d’une si éminente spécialiste du sujet m’amusait. Mais peu importe. De ce qui était annoncé, cette femme revenait de la conférence mondiale sur l’édition numérique organisée à Londres par l’AMJ, l’Association Mondiale des Journaux, qui représente quelque 180 titres. A défaut de me convaincre que le quotidien pour lequel elle travaille ait réussi à remettre à jour l’horloge de ses ordinateurs, visiblement bloquée sur l’année 1973 depuis le bug de l’an 2000, au moins saurait-elle peut-être nous faire un débriefing de la réunion.

Assis le plus discrètement du monde en bout de table (c’est ce que l’on essaie de faire lorsque l’on arrive en retard comme cela était mon cas…), j’écoutais donc religieusement la star numérique du jour, ma voisine, entre deux poses oratoires, me résumant les points abordés un peu plus tôt par celle-ci (c’est l’avantage d’un déjeuner – il y a des poses entre les plats). Pour faire court, le discours de «Miss Gates» tenait en deux axes : 1/ La presse payante et généraliste se porte bien et se portera de mieux en mieux à l’avenir. Preuve en est la bonne santé des titres en Asie et, faute d’un accès démocratisé à Internet, en Afrique (sic !). 2/ La presse payante et généraliste ne souffre que d’un seul problème : pas son contenu, de plus en plus fade, mais de l’existence des gratuits et de nos fameux blogueurs. Grosso modo, nul ne sert de lire ces supports parce que : a) ils sont gratuits et donc sans valeur ; b) ils ne nourrissent pas leur homme (ce qui est peut-être encore vrai pour les blogs mais loin de l’être pour les gratuits qui, dans la plupart des cas paient mieux leurs journalistes que les payants) ; 3) ils discréditent la profession quand ils ne mettent pas ses honnêtes travailleurs sur la paille en leur piquant leur job ! d) de toute façon, ceux qui ne travaillent pas pour la presse payante (et surtout le quotidien dont est salariée l’intervenante) ne sont pas des journalistes, ou du moins jugés comme tel. Ambiance…

Là, deux questions de ma part : 1/ Si la presse généraliste se porte aussi bien, pourquoi perd t-elle des lecteurs, le journal qu’elle représente en tête ? 2/ Comment peut-on être si optimiste alors qu’il est notoire que les budgets publicitaires se déplacent inexorablement depuis plusieurs années du papier vers la Toile et qu’Arnaud Lagardère, patron de la société éponyme, rappelait il y a tout juste quelques semaines que le papier était voué à disparaître d’ici 2014. Réponses : la négation ou presque de la perte d’audience, la minimisation de l’importance d’Internet (sauf quand il sert à diffuser en ligne les articles «payants» d’un journal «payant»), le déni quant au déplacement des ressources publicitaires et le scepticisme (sinon un léger ricanement) quant à l’analyse d’Arnaud Lagardère. De toute façon, tant que les payants continueront à faire leur travail avec le plus grand sérieux, tout ira bien.

La preuve en image ou presque, me fut donnée à peine quelques jours plus tard, au travers deux «événements» : un débat sur l’Europe organisé, par l’UDF de François Bayrou avec conférence de presse en début et un autre déjeuner débat sur la difficulté de couvrir l’actualité européenne. Lors du premier, un constat : les questions posées par un journaliste, membre du même quotidien que celui de notre nouvelle star numérique, n’ont pas une seule fois porté sur l’Europe, pour ne se concentrer uniquement que sur les municipales et cantonales de… 2008. Lors du second (auquel je n’ai pas assisté, mais que plusieurs personnes présentes se sont délectées à me résumer) le rédacteur en chef de ce même quotidien a(urait) expliqué le plus sérieusement du monde qu’il en avait par dessus la tête de faire de la pédagogie sur l’Europe et que, de toute façon, ce sujet n’intéressait personne ou presque (quand bien même l’intérêt des Français pour leur avenir étoilé n’avait jamais été aussi élevé que ces douze derniers mois).

Alors, oui, c’est vrai : tant que les journalistes de ces « payants » continueront à faire du bon boulot, ils ne risqueront pas grand-chose des blogueurs et autres traîtres travaillant pour les gratuits. Reste toutefois à savoir où commence et s’arrête l’excellence de ce métier. Parce que l’air de rien, une campagne présidentielle est en cours et peut-être serait-il bon de la couvrir à peu près correctement, en s’intéressant un peu, aussi, au programme européen de nos candidats, ne serait-ce que parce que 70% de notre droit interne est d’inspiration communautaire. En même temps, je dis cela mais je ne suis que l’un de ces méchants journalistes travaillant pour la presse gratuite, et blogueur de surcroît… Non c’est vrai : faisons enfin correctement notre job, soyons « people », couvrons les anniversaires et les fêtes de village. Créons des tensions vendeuses là où il n’en existe pas. Demandons à des jeunes de brûler une voiture pour les besoins d’un article. Oui, revenons-en à ce que doit être notre vrai métier : ne pas informer et pousser à la réflexion.

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SI DE «VRAIS» JOURNALISTES NOUS LE DISENT...

(55e Faubourg Saint-Honoré) Souvenez-vous. C’était il y a quelques semaines. Lorsque de ce côté-ci de la Méditerranée il faisant encore beau. Que le début de l’hiver n’inspirait qu’une lointaine pensée qu’un arrêt à la terrasse ensoleillée d’un café de...

Trackback par : EUROPEUS | 28.11.2006

Commentaires

salut christophe,
ben j'aurais du venir avec toi... on aurait joué aux cartes ;) tu as dû t'ennuyer
ou alors tu devais être énervé
je pensais un moment que le gratuit c'etait dangereux mais en fin de compte
parfois tu trouves des articles simples et sympas voire plutot bons
alors que meme dans le monde maintenant j'ai du mal à trouver des articles corrects
du coup je pense plus de temps sur des blogs ou sites à l'étranger
sinon j'ai l'impression de lire de la nourriture pour sages abrutis :D ;)
bonne nuit
a+

Ecrit par : Fred des Bobs | 24.11.2006

Fred,

Déjà, désolé de cette réponse tardive mais la semaine passée a été quelque peu sportive avec deux magazine à boucler pour la Mittelbadische Presse. Mais bon, on y est arrivé. Lessivé, mais arrivé ;-)

Pour le déjeuner débat, disons que cela m'a plutôt énervé même si je commence à m'habituer à entendre ce type de discours de "vrais" journaliste. En même temps, il faut les comprendre. Cela doit faire 70 ans qu'ils fonctionnent sur leur schéma actuel. Alors, tout ce qui vient le perturber...

Les gratuits n'ont à mon sens rien d'une menace. En fait, ils se contentent d'offrir gratuitement, ce que les journaux traditionnels font payer: or, que font-ils payer? Tout ou presque ce que tu trouves déjà sur Internet... D'où une question de bon sens: pourquoi continuer à payer? Mais le truc est que les gratuits ne s'arrêtent plus là: depuis deux ans environ, ils multiplient leur présence de terrain. Etrangement, les payants ont abandonné ce terrain. Je le vois régulièrement dans ma ville. A moins que terrain = résumé de conférence de presse... Mais bon, ce n'est pas ma vision du terrain, ni celle des rédactions locales des gratuits.

A mon sens, il faudra bien plus aux payants un relooking extreme de leurs maquettes pour séduire à nouveau leur lectorat. Il leur faudra essayer d'apporter ce qui ne se trouve ni dans les gratuits, ni sur le web: l'expertise de terrain (l'enquête journalistique) et l'opinion. Tant qu'ils ne comprendront pas cela, je crains que la chute se prolonge... Mais bon, ces mecs savent mieux que tout le monde... Alors j'acoute, je regarde, avec le même constat mois après mois: plus ils s'entêtent, plus ils perdent des lecteurs... Triste.

Seule bonne nouvelle, Libé semble avoir compris le changement de donne. Tout comme La Croix qui s'est placée sur une niche. Mieux vaut avoir des lecteurs fidèles et correspondant à une cible particulière que de vouloir récupérer tout le monde pour ne récupérer au final pas grand monde.

L'exemple vaut aussi sur le web. Prends Europeus. Quand nous l'avons lancé, en décembre 2004, pas mal de railleries. "Vous n'y pensez pas: un média électronique, basé sur le bénévolat, qui plus est sur des questions politiques! Pis encore, sur des questions européennes!" Bientôt deux ans après (je viens de regarder les chiffres, imaginant qu'une semaine d'inactivité aurait fait fuir les lecteurs les plus patients, 1100 à 1200 lecteurs jours actuellement. On est d'accord, Europeus a encore un lectorat modeste par rapport à d'autres médias mais pour un truc fonctionnant avec zéro euros, je trouve cela pas trop mal. Imagine ce qu'il serait possible de faire avec le budget mis à disposition d'un quotidien traditionnel... Disons que cela prête à réfléchir.

A voir sur les douze prochains mois. Pas mal d'idées sont en cours de réflexion. Certaines pourraient s'appliquer à la presse "payante" mais bon... Un jour se réveilleront-ils peut-être... J'ai juste peur qu'ils ne le fassent qu'un peu tard. En même temps, je devrais m'en foutre vu que je ne bosse pas pour eux et n'ai aucune intention de le faire. mais en même temps, je me dis que les certitudes de ces "vrais" journalistes risquent de faire plonger des gens qui bossent pour eux. Là ça m'ennuie un peu plus...

Christophe

Ecrit par : christophe | 26.11.2006

etonnant.
En forçant le trait et avec un peu d'humour noir, on pourrait considerer que vos trois points s'appliquent exactement à front renversé .

1) les blogs se portent bien, les gratuits gagnetn de l'argent . la presse payante est en faillite et depend des caprices de riches "mecenes" dont ils sont les "danseuses".

2 ) la presse payante s'affadit et ressemble de plus en plus à des reprises de l'afp, et c'est une tendance longue ( voir en comparaison les articles profonds, longs et d'analyse de L'Illustration des années 30 ).

3 ) la presse payant discredite la profession. Les français ( à tort ou a raison ) n'ont plus confiance dans ces journalistes qui font du politiquement correct ou du politiquement complaisant tout en vivant parfois dans des apart de standing du domaine privé de paris . Ex : voir la chute de la cote du Monde, apres le bouquin la face cachée du Monde.

4) les gratuits ajoutent un lectorat nouveau ( y a qu'a voir dans le metro parisien) sans piquer beaucoup celui de l'"indigne " presse payante.

Ecrit par : mat | 28.11.2006

Décidement, les déjeuners-débats ont la vie dure. Mais c'est bien, ils font débat, c'est très intéressant. Quant à la presse gratuite et l'internet, ils font parfois du bon boulot, pour une accessibilité optimale. La presse payante, au lieu de lorgner sur les annonceurs/actionnaires et sur leur bien-être, devraient un peu lâcher la bride à leurs "vrais" journalistes. C'est bien connu, on vend plus quand on fait des scoops. Mais si l'actionnaire freine la moindre vélléité d'investigation, de scoop il n'y aura pas, d'augmentation des ventes non plus et donc de dividendes non plus. Mais c'est vrai que l'armement rapporte davantage que la pub. Donc, prudence... jusqu'à ce que tout le monde gratuitement parce que les payants ne seront plus achetés et auront mis la clé sous la porte. C'est là le vrai danger, non?

Ecrit par : Miss gratuit | 07.12.2006

Miss gratuit,

Si encore c'était les actionnaires qui exigeaient qu'un frein soit mis... Mais non. même pas. Les rédacteurs en chef sont pour nombre d'entre eux devenus frileux voir initéressés par le fond. Je prends un exemple, pas bien méchant en lui même mais intéressant toiut de même. L'an dernier, de passage à Bamako, il m'avait été donné la possibilité dinterviewer le président malien. Un entretien sans concession. pas de promo pour sa personne. L'idée: simplement avoir son point de vue sur les remations eurafricaines, la politique française des visas, etc.. (mon côté un peu abrupt veut que soit le mec accepte la règle du jeu que je lui donne, soit rien n'est publié... pour l'instant ça marche...). Bref, coup de fil au nouvel obs: réponse: "ah oui, mais l'actu ne s'y prête pas, le sommet france-afrique (organisé alors par le Mali) est dans trop longtemps". Comprendre: vous êtes bien gentil mais là, vu que l'Afrique n'est pas à la Une, on se fout un peu de savoir ce que le gars a à nous dire. Pas de souci, on se quitte bons amis. Coup de fil à Metro: r"ponse enthousiaste: motif: l'opportunité d'avoir un regard africain sur la France et l'Europe. Que le sommet France-Afrique ait lieu 6 mois plus tard importait peu pour eux.

Cette histoire est anecdotique, je vous l'accorde mais la logique est la suivante: tant qu'on n'est pas sûr que cela puisse faire vendre, on s'en fiche. Les chefs d'Etat ne font pas exception à la règle quand bien même auraient-ils deux trois choses pas inintéressantes à dire: exemple: la politique des visas en France conduit un nombre croissant d'étudiants maliens à préférer le Canada ou les Etats-Unis (qui leur verse de surcroît des bourses d'étude) à la France. A moyen terme (15 ans) ce pays francophone devrait avoir des dirigeants majoritairement anglophones... Domage que cette info ne soit pas jugée pertinente par le nouvel obs, quand bien même cela pourrait avoir de lourdes incidences diplomatiques pour l'avenir.

Sur l'exemple du quotidien régional auquel je fais allusion dans l'article, sa politique éditoriale m'atriste plus qu'autre chose. Parce que derrière sa rédaction en chef, plusieurs journalistes sont prometteurs. mais parce qu'ils sont jeunes et talentueux une certaine logique veut qu'on les mette au placard. D'autres plus âgés suivent le même sort. Etrangement, ce sont ceux qui auraient le plus à apporter à ce quotidien. je pense notamment à un journaliste allemand dont la qualité des enquêtes est bien supérieure à la moyenne de la publication en question, et pourtant employé comme simple traducteur. Simplement parce qu'il ne faut pas enquiquiner les lecteurs avec des sujets de fond (l'Europe en fait partie). Sans doute le lecteur est-il trop idiot pour pouvoir accorder à un journal plus de deux minutes de temps de cerveaux. C'est du moins l'idée qui ressort de ce que j'entends dans la bouche de certains de mes confrères haut placés.

Le problème est qu'à force de vendre de la soupe, plus personne n'achètera plus de "payants" parce que devenus sans intérêt. Cela m'énerve , en fait, parce qu'à ce jeu là personne n'est gagnant: ni les journalistes, ni les lecteurs. Encore, si des consignes étaient données par le petit monde des actionnaires mais non. Même pas, du moins dans les rédactions que je connais.

Christophe

Ecrit par : christophe | 07.12.2006

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