11.01.2007

SECOND LIFE OU LA VRAIE RUPTURE TRANQUILLE

2007 sera-t-elle l’année de la fracture, non plus sociale mais numérique? Du moins de la rupture numérique, plus ou moins tranquille, pour détourner la nouvelle expression du ministre français de l’Intérieur. Probablement. Car si la fracture sociale perdure – le combat mené par l’association Les Enfants de Don Quichotte au profit des SDF en est un exemple – une autre fracture émerge. Ou ne cesse de prendre de l’ampleur. Numérique et générationnelle, cette fois, elle sépare adeptes de la culture Internet et mobile des autres.


«Aujourd'hui, [les jeunes générations] sont rompues aux nouvelles technologies, expliquait mercredi 10 décembre dans un entretien accordé à Libération, Chantal Carlioz, organisatrice et directrice de la Communauté du Massif du Vercors. Selon médiamétrie, 80% des 13-24 ans ont un ordinateur et 81% sont connectés à Internet. Ces générations sont également totalement à l'aise avec le téléphone portable. Plus on est jeune, plus on utilise tous les usages du mobile. Ainsi 75% des 12-24 ans, soit six sur dix, s'en servent pour prendre des photos contre un sur dix pour les plus de 40 ans».



Certes, me direz-vous, le constat n’est pas si cruel. Ok, les plus jeunes utilisent leur mobile pour prendre des photos. Et ensuite ? Ensuite, pas mal de choses : les blogs et autres Dailymotion et YouTube, déjà, qui ont commencé à secouer le cocotier médiatique. Du moins à remettre en cause une certaine pensée unique, pas forcément due au seul bon vouloir des actionnaires de journaux. François Bayrou l’a bien compris, lui qui, en bon béarnais têtu, continu à jouer la carte du web démocrate contre le système traditionnel autocrate. Une leçon sans doute guère encore bien comprise par Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal qui ne semblent encore percevoir dans les outils web2.0 qu’une simple extension d’une palette d’outils de communication. Quelle différence en effet entre transmettre, comme ils l’ont fait, ses vœux de bonne année depuis le web et le faire depuis la télévision. Pas grand-chose. L’esprit – vieillot – reste le même. Au moins la Reine d’Angleterre avait-elle su au moins innové, il ya quelques années de cela, en envoyant à ses sujets un SMS d’occasion… comme, quoi, tout n’est peut-être pas forcément question d’âge mais aussi – et surtout – d’entourage et d’imagination de celui-ci. En perpétuelle évolution, le web doit surprendre, et non faire un copier coller des anciennes méthodes. En cas contraire, l’effet boomerang peut même être violent. Questionnez Loïc Lemeur et le staff de campagne de Nicolas Sarkozy, suite au web3, pour vous en faire une petite idée…



La «rupture tranquille» est loin d’être celle prônée par Sarkozy, dont on ne sait vraiment s’il comprend véritablement les mutations en cours. Certes, l’homme avait raison, il y a quelques mois de cela de dire l’on ne pourra pas revenir à l’ère d’avant les blogs, d’avant les SMS. Mais l’a-t-il véritablement compris ou n’était-ce qu’un effet d’annonce afin de flatter l’ego de quelques blogueurs ? Pour se convaincre de sa compréhension des mutations en cours – et de celle, au moins, de la classe politique au pouvoir-, un bon indice aurait été que nos élus ouvrent le débat citoyen, sur le Traité constitutionnel européen, par exemple. Or, pour l’heure, rien. La droite ne bouge pas. Quant à la gauche «royaliste», elle est visiblement bien trop occupée à essayer de maîtriser l’image de fausse douceur de sa candidate socialiste… En résumé, le mot d’ordre actuel semble être ni plus ni moins «oui au web, pour peu qu’il n’interfère pas trop dans le débat et qu’il serve une simple stratégie de communication». Triste et effrayant.



Résultat ? Si la chose peut fonctionner un (très court) temps, elle ne durera sans doute pas. Car déjà le fossé se creuse. Les blogs ont montré la voix, certains grappillant une audience non négligeable et continue en audience. Là n’est sans doute qu’un début, au moins pour ceux apportant un contenu de qualité et une réelle interactivité avec les lecteurs. Autre phénomène, Second Life, que certains blogueurs résument étrangement à un jeu 3D sur Internet. Etrangement, parce que Second Life est déjà bien plus que cela. Un certain nombre de grandes sociétés (BMW, Nissan, Dell, IBM, EnBW, etc..) y ont déjà implanté une succursale. Des médias s’y sont déjà créés, parmi lesquels une filiale de Reuters et l’Avastar, du géant allemand Axel Springer. Des universités y sont présentes : George University, Havard, l’Université de New York. Des fondations (Annenberg Foundation) et des associations militantes – un projet est par exemple en cours du côté de Greenpeace, sur la Commowealth Island. Quant aux politiques, certains – américains pour l’heure - n’ont pas hésité à créer leur avatar : dernier exemple en date, Nancy Pelosi, la nouvelle «speaker» de la Chambre des Représentants. Une stratégie peut-être gagnante en perspective des élections présidentielles américaines de 2008, dont certains prédisent qu’elle se passera en partie sur Second Life.



Certes, certains ne verront là, qu’effet de mode une ou simple évolution technologique. Mais deux choses… Tout d’abord, suivre cette révolution a un coût, en temps et en argent : le temps de s’immerger dans ces univers, d’apprendre à le maîtriser ; le coût d’un ordinateur performant et d’un accès Internet haut débit. Ensuite, une simple question : Second Life se veut un monde virtuel, certes, mais ressemble de plus en plus à un laboratoire de nouvelles expériences, business et politiques ; encourage, comme les blogs l’ont fait et continuent à le faire, l’interactivité et la proximité. Pas intrusive mais voulue, partagée. Loin, très loin du schéma politique traditionnel. Là, est la fracture : joindre dans la minute son représentant politique, discuter avec son avatar, comme on le ferait avec son voisin, suivre des conférences virtuelles, des cours de e-learning, partager, diffuser l’information avec le plus grand nombre. Ne plus subir mais agir. Interagir. Rompre les barrières hiérarchiques.



Là est la plus grande fracture d’avec le «monde réel». Quelques initiés du web 2.0 ignorent – volontairement ou non – cette mutation. Du moins, ne voient en elle qu’un vague gadget. Mais souvenez-vous : rien qu’en France «80% des 13-24 ans ont un ordinateur et 81% sont connectés à Internet». Quid de ce gadget d’ici quelques années. Quid de son effet sur cette génération qui aura grandi avec lui ? Quid de ceux qui n’auront pas compris ou su suivre cette révolution, qui plus est quand de nombreuses améliorations techniques sont à attendre sur cette plateforme désormais open source ? Imaginez un seule seconde ce que pourrait produire (et produira sans doute) une synergie entre Second Life, téléphonie mobile ou DSL, télévision numérique et plateformes blogs ? Certains élus comme Bayrou voient aujourd’hui dans les blogs un cinquième pouvoir. La chose est sans doute encore un peu exagérée. Mais demain ? Peut-on encore imaginer faire de la politique, simplement du haut vers le bas sans se couper d’une base virtuelle qui pourrait bien, si on n’y prend garde, devenir bien plus réelle et influente que celle qui restera amarrée à la «vie réelle» ?

Les commentaires sont fermés.